mercredi 13 février 2013

Cher Victor

A l'occasion de la sortie, ce jour, du film "Les Misérables", adapté de la comédie musicale de Boublil et Shönberg, c'est Miss Tigri qui a voix au chapitre.

Roméo "dévore" Les Misérables...






Cher Victor,

Je suis venue vous trouver hier à votre domicile parisien de la Place des Vosges, mais vous n’y étiez pas. On m’a même permis d’entrer et de visiter les lieux – un fort beau logis, assurément – et j’ai, en effet, constaté votre absence. Il semblerait que nous nous soyons loupés d’environ un siècle et demi. Dommage. J’étais d’autant plus déçue que j’arrivais avec une grande nouvelle : Les Misérables sont à Hollywood ! Oui, j’imagine que, formulée ainsi, la chose ne vous semble pas limpide. Alors, je vous explique. Dans les années 80 (euh, je veux dire 1980), deux types ont eu une idée incroyable : adapter votre roman Les Misérables au théâtre et en musique, un concept anglo-saxon que l’on nomme Musical, autant dire un projet aussi follement ambitieux que votre œuvre ! Ces deux artistes se nomment Alain Boublil et Claude-Michel Shönberg. Ensemble, ils ont accompli un travail prodigieux et se sont même offert le talent d’un certain Robert Hossein pour la mise en scène. L’idée était simple et sublime : présenter les moments forts du roman comme une succession de tableaux musicaux. Pas un opéra. Pas du théâtre. Musical. Pardonnez-moi, mais je rechigne à utiliser le terme français "comédie musicale", hélas trop associé à de vastes daubes contemporaines et autres tchik-tchik-tchik-aïe-aïe-aïe ! J’emploie également la terminologie anglaise car, à vrai dire, la France s’est montrée peu réceptive au concept. Mais de l’autre côté de la Manche, quelqu’un a flairé le chef-d’œuvre… Un spécialiste des Musicals de la West-End à Londres, producteur de nombreux spectacles musicaux, a immédiatement saisi la dimension de l’œuvre. Cet homme s’appelle Cameron Mackintosh et, croyez-moi, cher Victor, il fut le meilleur ambassadeur mondial de votre roman et de vos idées. Oui, j’ai bien dit "mondial". Car si l’aventure a réellement commencé à Londres, elle s’est ensuite propagée partout dans le monde. Bon, je sais ce que vous allez dire… Cette étape londonienne, c’est un peu comme un nouvel exil, un autre Guernesey… Eh bien, il faut croire que les Iles britanniques ne vous réussissent pas mal, finalement… Les Misérables sont nés à Guernesey et leur plus belle adaptation a connu une renaissance à Londres : coup du sort, fatalité, ou plutôt "Anarkia" comme vous l’écriviez au début de Notre-Dame de Paris. Et puis le vent a soufflé sur les partitions de Shönberg, amenant votre formidable épopée humaine jusqu’à Broadway. Tous les soirs, on hissait le drapeau français et le drapeau rouge de la révolution au pays de la World Company ! Un véritable triomphe ! Je suis émue, cher Victor, de vous adresser ces quelques lignes, car vous êtes vraiment l’homme de tous les superlatifs : imaginez-vous que les Misérables ont tenu plus de vingt-cinq ans à l’affiche à Londres ! Les plus brillants interprètes du spectacle ont d’ailleurs été réunis à l’occasion du dixième anniversaire pour un unique et gigantesque concert au Royal Albert Hall de Londres. Le final fut grandiose lorsque les dix-sept Jean Valjean de chaque pays sont venus chanter ensemble, dans leur langue, escortés par les petits Gavroche du monde entier. C’était le 8 octobre 1995, le jour de l’anniversaire de mon papa. Si je vous racontais cela en face, cher Victor, ma voix se briserait d’émotion.
 Je suis certaine que vous seriez fier de tous ces artistes qui se sont associés et succédés depuis près de trente ans pour incarner Valjean, Fantine, Javert, Eponine, Cosette… Je puis vous assurer qu’ils n’ont rien trahi de votre œuvre, et surtout pas sa dimension sociale et révolutionnaire. Bien sûr, je comprends votre scepticisme quand je vous dis que Les Misérables sont désormais à Hollywood, en attente des Oscars, mais si la semaine dernière, vous aviez assisté, à Paris, aux Champs-Elysées, à l’avant-première du film adapté du spectacle musical, vous n’auriez plus l’ombre d’un doute. Votre frère de plume, Stendhal, disait « La bonne musique ne se trompe pas, et va droit au fond de l’âme chercher le chagrin qui nous dévore ». Alors, lorsque la bonne musique rencontre la bonne littérature, voilà comment l’on bâtit la légende des siècles.
Je repasserai Place des Vosges, des fois que je vous aperçoive à votre fenêtre… et si je ne vous y trouve pas, j’imagine que c’est parce que vous serez occupé à enfiler votre plus beau costume afin d’aller recevoir votre Oscar. Un Oscar pour un écrivain ? Pourquoi pas. Voilà qui finirait d’étouffer les journalistes, qui ne savent plus quoi inventer pour ternir votre succès. Mais vous avez allumé la mèche, Victor… Qu’ils le veuillent ou non, vous avez allumé la mèche.
Mes trois tigres de salon ronronnent leurs respectueuses salutations à l’ailurophile que vous êtes. Quant à moi, je me permets de vous embrasser, cher Victor, et je m’en vais glisser cette lettre juste derrière la préface des Misérables, pour que vous passiez la lire quand il vous plaira.

Miss Tigri


Préface des Misérables


29 commentaires:

  1. Magnifique hommage Miss Tigri, il m'a émue car j'aime beaucoup ce "musical" et le roman bien sur. Boublil et Schönberg en ont fait une seconde oeuvre à part entière. J'ai même le 33t d'époque ! Avec Sardou dans le rôle d'Enjolras (il a été le premier à chanter "A la volonté du peuple"), et Rose Laurens dans celui de Fantine. Le spectacle est toujours à l'affiche à Broadway je crois, il n'a pas décroché depuis tout ce temps, c'est fantastique ! J'ai vu les 17 Jean Valjean chanter chacun dans leur langue le célèbre "A la volonté du peuple"
    Voici la vidéo :

    https://www.youtube.com/watch?v=KPpkTgMbhRU

    Ce chant prend aux "tripes", il est superbe.
    Je souhaite vraiment que le film ait autant de succès que le spectacle dans le monde entier.
    Merci Miss Tigri et merci les minous !
    Bisous

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    1. Merci, Nath. Ravie d'avoir trouvé une autre fan.
      J'avoue préférer les interprètes de la version française des années 90s. Beaucoup de talent aussi parmi les interprètes anglo-saxons...
      Le 10e anniversaire était une réussite totale !
      J-2 pour aller voir le film ! Je crève d'impatience !
      Bisous,
      Miss Tigri

      PS. Merci pour le lien. Je l'avais déjà inséré dans la lettre (il suffit de cliquer sur le mot "final").

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  2. PS : Je parle du 33t sorti avant la première du spectacle, bien sur, car Sardou n'a jamais interprété le rôle d'Enjolras sur scène.

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    1. Je l'ai en CD... moins convaincue par cette version que par les autres albums.

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  3. J'attends avec impatience la séance de samedi.(Mouchoirs prêts...)
    Au Chat-eau nous sommes fans de la comédie musicale!
    Quant au Grand Victor,c'est un "monument de la littérature" .(Bel et émouvant hommage rendu)
    Pour Roméo,c'est un début et ça passe par le ventre...

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    1. Merci, Grandma. J-2 avant "le Grand Jour" !
      Bisous.

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  4. Merci pour ce bel hommage ! J'ai une grnde tendresse pour les personnages des Misérables: ils ont illuminé mon enfance de petite fille pauvre, je les relisais sans cesse, j'en ai su des passages par coeuret 60 ans après leur découverte je garde la même tendresse pour cette oeuvre qui a sans doute été à l'origine de beaucoup de choses de ma vie.
    J'ai eu l'occasion au mois d'Octobre de voir une jeune troupe de comédiens en présenter une adaptation très réussie , si un jour ils passent par chez toi, ne les manque pas:

    http://www.lequai-angers.eu/fr/saison/th-atre/bdd/sid/355

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    1. Tu serais probablement consternée de voir la méconnaissance de nos élèves de lycée à propos des "Misérables"... J'essaie modestement de les amener à approcher l'oeuvre par le biais de cette magnifique comédie musicale. J'ai le projet de les amener le mois prochain au cinéma. Eh oui ! L'anglais peut ouvrir les portes de la littérature française... :-)
      Bises,
      Miss Tigri

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  5. Tout comme Nathanaëlle, j'ai également le 33t de l'époque mais surtout parce que je connais bien la personne qui interprêtait Jean Valjean "Maurice Barrier". Ca ne me rajeunit pas cette histoire...
    Merci Miss Tigri pour cet hommage.
    Caresses aux Chats-Pitres et bizoux Miss Tigri

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    1. Pour "rajeunir", il faut aller voir le film qui vient de sortir ! ;-)
      Bisous. Caresses aux compagnons d'atelier.

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  6. C'est un très bel hommage Miss Tigri. Si Victor était encore parmi nous, il serait flatté.
    Bonne journée et caresses au trio.

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    1. Merci. Ce cher Victor aurait de quoi être flatté de ce succès mondial.
      Bisous. Caresses à Eirwena.

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  7. bonne lecture Roméo, merci Miss Tigri pour ce beau texte qui peut bien accompagner la préface qui ne peut laisser quiconque indifférent. Oui tous à vos partitions, vos livre, et en salle. ronrons, bisous
    Opale et Sonye
    et Laurence

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    1. Il doit y avoir de très beaux passages pour violon... Je possède la partition pour piano et regrette de ne pas être meilleure musicienne. Ce doit être un régal de jouer tous ces beaux morceaux.
      Bisous, Laurence. Caresses aux minettes.

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  8. Bravo Miss pour cet hommage qui m'a émue aux larmes ... si la comédie musicale est si prenante et toujours d'actualité, hélas depuis l'écriture de cette oeuvre rien n'a changé dans ce vaste monde .... prenons donc notre plaisir à écouter ces superbes chansons qui sont devenues immortelles comme notre grand écrivain.
    Le trio attention à vos oreilles si vous n'êtes pas sages ... calinous
    Bises Miss
    Rolande

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    1. En effet... force est de constater que tous les fléaux auquels Hugo fait allusion dans sa préface sont toujours d'actualité. Et c'est l'une des raisons pour lesquelles j'aimerais que les Français se précipitent en salle et songent à tout cela.
      Bises, Rolande.
      Miss Tigri

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  9. Roméo poursuit son apprentissage des grands classiques...il faut dire qu'avec Miss Tigri, ton éducation est en de bonnes mains.
    Chère Miss Tigri, merci pour cette belle lettre. Monsieur Victor en serait très touché lui aussi. La comédie musicale a été adaptée en norvégien, et jouée à Trondheim, entre autres il y a quelques années...j'y étais allée 2 fois :-). Impatiente de voire la version Hollywood.
    Plein de doux câlins au trio, bises Miss

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    1. Merci, Sophie.
      Quelle chance de les avoir vus à côté de chez toi ! Moi, j'ai dû faire le voyage à Paris, puis à Londres. Mon père les a vus 2 fois en Angleterre. J'ai remis le Cd dans la voiture pour calmer mon impatience... Le Grand Jour arrive !
      Bisous, Sophie. Caresses à Tino et Bella.
      Miss Tigri

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  10. Bravo Miss Tigri, quel hommage !!
    Qu'ajouter ? La préface de Notre-Dame de Paris...

    « Il y a quelques années qu’en visitant, ou, pour mieux dire, en furetant Notre-Dame, l’auteur de ce livre trouva, dans un recoin obscur de l’une des tours, ce mot gravé à la main sur le mur :
    ἈNΆГKH.
    Ces majuscules grecques, noires de vétusté et assez profondément entaillées dans la pierre, je ne sais quels signes propres à la calligraphie gothique empreints dans leurs formes et dans leurs attitudes, comme pour révéler que c’était une main du moyen-âge qui les avait écrites là, surtout le sens lugubre et fatal qu’elles renferment, frappèrent vivement l’auteur.
    Il se demanda, il chercha à deviner quelle pouvait être l’âme en peine qui n’avait pas voulu quitter ce monde sans laisser ce stigmate de crime ou de malheur au front de la vieille église.
    Depuis, on a badigeonné ou gratté (je ne sais plus lequel) le mur, et l’inscription a disparu. Car c’est ainsi qu’on agit depuis tantôt deux cents ans avec les merveilleuses églises du moyen-âge. Les mutilations leur viennent de toutes parts, du dedans comme du dehors. Le prêtre les badigeonne, l’architecte les gratte ; puis le peuple survient, qui les démolit.
    Ainsi, hormis le fragile souvenir que lui consacre ici l’auteur de ce livre, il ne reste plus rien aujourd’hui du mot mystérieux gravé dans la sombre tour de Notre-Dame, rien de la destinée inconnue qu’il résumait si mélancoliquement. L’homme qui a écrit ce mot sur ce mur s’est effacé, il y a plusieurs siècles, du milieu des générations, le mot s’est à son tour effacé du mur de l’église, l’église elle-même s’effacera bientôt peut-être de la terre.
    C’est sur ce mot qu’on a fait ce livre. »

    et plus encore...
    Graous graous aux Chats-Pitres, bises Miss Tigri.

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    1. Très joli choix, cette préface. Ce doit être le seul auteur dont les préfaces sont aussi marquantes. Et ses oeuvres... des épopées, des fresques : finalement, on peut dire qu'il avait le "sens du spectacle", notre Victor national. Pas étonnant, dès lors, qu'il ait été propulsé jusqu'à Hollywood...
      Merci pour ta contribution à ce billet qui me tient particulièrement à coeur. Bisous, Phil.
      Miss Tigri.

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  11. Gatinhos amigos e mis Tigri, eu amo os Miseráveis.

    Já li umas quatro vezes.

    Um clássico eterno!!!!

    Amei a homenagem. Aqui no Brasil, nos cinemas, está passando a ultima versão filmada e eu irei assistir.

    Tenham uma ótima noite,

    beijinhos,

    Lígia e turminha:)

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    1. Ravie de vous compter parmi les fans de Hugo et des Misérables.
      C'est peu dire que son succès international ne se dément pas !
      Bisous. Caresses à la troupe.
      Miss Tigri

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  12. Magnifique! Merci pour cet hommage, lequel me fait connaître mieux Victor Hugo, qui est vraiment génial et mérite bien un Oscar. Après ton écrit j'ai plus d'envie de voir le film.
    Parfois, il ya un écrivan derrière un film, ou un scénariste même, et il reste trop à l'ombre. C'est le cas du film catalan "Pa Negre" que peut-être tu as vu et que je te conseille, dont l'argument est extrait d'un livre d'un très bon écrivan catalan qui restais trop inconnu.
    Il faut appuyer aux bons écrivans.
    En plus je veux dire, la Place des Vosges c'est la préferé à mi de Paris, elle a un ambiance unique.
    Gros bisousà tous vous.


    Je veux te dire aussi que la Place des vosges c'est ma préferée de Paris!

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    1. Merci, Sara.
      Je recommande vivement à tous d'aller voir le film. La comédie musicale est un chef-d'oeuvre. Il y a vraiment quelque chose d'universel, à la fois dans l'histoire et les personnages, mais aussi dans la musique. Un vrai bijou intemporel !

      Moi aussi, j'aime beaucoup la Place des Vosges, qui me rappelle, notamment par ses couleurs, la ville de Toulouse, que j'adore.

      Bisous, Sara.

      Miss Tigri

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  13. Coucou Miss Tigri
    Je suis scotchée !!! Ton message adressé à notre grand Victor est splendide. Je pense qu'il aurait aimé le recevoir.
    Je viens de lire la réponse du commentaire précédent : ainsi tu adores Toulouse. Tu sais que je n'habite pas loin de la ville rose...
    Des bisous ronronnants
    Béa kimcat.

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    1. Merci Béa !
      Ton commentaire me fait chaud au coeur car, aussi incroyable que cela puisse paraître, il n'est pas toujours aisé de défendre "Les Misérables" au pays de Hugo...
      Oui, j'adore Toulouse. J'y ai vécu plusieurs années. C'est vraiment ma ville de coeur. Tu as de la chance d'habiter la région :)
      Ronrons des Chats-Pitres. Bisous, Béa,
      Miss Tigri

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  14. Et bien moi je dis CHAPEAU Miss Tigri ! Elle est fabuleuse cette lettre.
    sur l'origine et la continuité "des Misérables".

    Qui sait ? Peut-être qu'un jour lorsque tu passeras par la place des Vosges, Victor fera une apparition juste pour toi. Il le peut bien pour ce beau texte à son encontre.

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    1. Merci, Chantaloup.
      S'il y a un auteur que j'aurais aimé rencontré, c'est bien lui, celui qui voulait devenir "Chateaubriand ou rien". Eh bien, il est devenu notre Grand Victor, et c'est encore mieux !
      Bisous,
      Miss Tigri

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  15. Place des Vosges ? marrant, une de mes places préférées.. (surtout du temps où je faisais de la montagne, il y avait une toute petite boutique de montagne, tenue par 2 vieilles dames adorables, bon rien à voir ! suis d'accord !)
    Comme je l'ai dit précédemment, tout en l'admirant, j'ai toujours eu un peu de mal à lire Victor Hugo, je ne sais pas pourquoi... (j'ai pourtant plusieurs bouquins de, et sur, lui)
    Ce lien vers le "final"... tu n'avais pas déjà mis cet air ??? il me semblait que c'était grâce à toi que je le connaissais.... Il est splendide !
    Je ne sais pas si je pourrais voir le film un jour, j'espère...
    Tu lui as rendu un superbe hommage... bravo !

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